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Samedi 7 juin 2008

< texte de Robert Musil en téléchargement (pdf) >

 

1) Remarques sur les copies

Notes de 2 à 16. La moyenne est autour de 8,5. -- Une douzaine de notes sont supérieures à la moyenne sur 34 copies.

Notes nettement plus décevantes que celles de la dissertation. Le texte était moins facile qu’il n’y paraît et relativement long. Deux raisons essentielles :

a) trop de copies ne respectent pas du tout ou très mal la méthode du commentaire de documents. Reportez-vous à vos cours de 1ère année (je pense surtout à ceux qui veulent passer des concours plus tard). Le défaut le plus fréquent est de transformer le commentaire en dissertation sur ce dont parle Musil (en gros, sur l’état et le fonctionnement de l’Autriche-Hongrie), en agrémentant de temps en temps cette dissertation d’exemples illustratifs tirés du texte. Il est parfois arrivé que votre conclusion ne fasse même plus allusion à l’auteur ou au texte. Commentez un document, c’est commenter, questionner voire critiquer la vision d’un auteur, forcément subjective, d’autant plus qu’il s’agissait d’un extrait de roman postérieur de douze ans à la fin de l’Autriche-Hongrie. Je vais y revenir plus bas.

b) à la différence de la dissertation, les connaissances mises en œuvre sont apparues comme beaucoup plus superficielles, certains ne parvenant même pas à expliquer correctement le Compromis de 1867 ou fonctionnant par clichés ou amalgames, citant pêle-mêle toutes les nationalités ou religions de l’Empire comme un tout compact, un peu chaotique et incompréhensible.

 

2) Idées pour le traitement du sujet

Il était important d’insister sur le caractère rétrospectif de ce document. Rédigé plus de dix ans après la chute de l’Autriche-Hongrie, il s’inscrit déjà dans une forme de mythe hasbourgeois postérieur à la disparition de la Monarchie. Il s’agira de se demander dans le développement jusqu’à quel point Musil participe de cette mythification. Le caractère rétrospectif implique une forme de « double contexte », celui de la Cacanie au début du XXe siècle dans laquelle se déroule le roman, celui de la rédaction du passage au moment où commence la crise de 1929 et où la petite Autriche s’enfonce dans une crise multiple : économique (en 1931, le fameux Creditanstalt, très grande banque autrichienne dont nous avions parlé en cours, fait faillite), politique (avec la persistance de groupes d’extrême-droite, la domination socialiste sur « Vienne la rouge ») et surtout identitaire (les austro-allemands se sentent majoritairement allemands et auraient voulu se rattacher à l’Allemagne en 1919 ce qui leur a été refusé par les grandes puissances).

L’autre préalable important était de saisir la nature du document. Il s’agissait de l’extrait d’un roman très ambitieux, à portée existentielle, entrecoupé de réflexions philosophiques et conceptuelles, roman emblématique du XXe siècle que l’on a pu comparer à Ulysse de Joyce ou à La Recherche du Temps Perdu de Proust. En tant qu’historiens, nous n’avons pas à entrer dans un commentaire littéraire au sens strict. Dans tous les cas, il aurait fallu s’interroger en introduction sur la difficulté à utiliser en histoire ce type de documents en partie fictionnels (le mot « Cacanie » incarnait bien ce caractère fictionnel), notamment parce que Musil, tout en parlant de l’Autriche-Hongrie, médite aussi sur l’identité, la difficulté à appréhender le réel, à caractériser le Monde. Ce n’est pas un hasard si le roman s’appelle Der Mann ohne Eigenschaften (L’Homme sans qualités). On pourrait aussi ajouter que l’Etat austro-hongrois, par son fonctionnement subtil et complexe, par les contradictions qu’il laissait non résolues, à cheval entre l’Ancien Régime et le monde moderne voire post-moderne (par sa façon d’essayer de résoudre les conflits nationaux en dépassant le concept d’Etat-Nation, qui reste d’actualité même en 2008) se prête particulièrement bien à ce genre de méditations. Naturellement, dans le même temps, il faudrait se demander dans quelle mesure Musil projette ses propres doutes existentiels et identitaires sur l’Etat austro-hongrois : il était évident qu’il y avait un abus de paradoxes et de balancements terme à terme dans le texte d’où ressortait une image excessivement édulcorée de l’Autriche-Hongrie.

Enfin, il s’agissait de bien saisir le ton de l’auteur vis-à-vis de son objet. L’ironie était évidente : l’Autriche-Hongrie apparaît comme un pays absurde voire franchement ridicule (l.19-21) et naturellement destiné à disparaître (certains ont pointé ce caractère téléologique qu’il fallait naturellement critiquer). Dans le même temps, on notera aussi une forme de tendresse (cf. description des lignes 5 à 8) voire de respect pour cet Etat où les égoïsmes ne se déployaient pas encore dans toute leur crudité (l.38-40).

Le plan forcément thématique (le plan linéaire strict n’avait aucun sens) n’avait pas grande importance. Les regroupements que vous avez proposés m’ont convenu en général. On pouvait effectivement regrouper les thèmes autour d’un balancement binaire du type « prospérité-modernités vs. déclin-inadaptations-archaïsmes » (sans retomber dans une dissertation !). Je ne vais pas reprendre l’analyse de détail. L’idée générale était de ne pas prendre pour argent comptant tout qu’affirmait Musil. Par exemple, sur le manque d’ambitions internationales de la Monarchie, sur sa façon de minorer le développement économique et industriel, sur le prétendu retour régulier à « l’absolutisme », sur sa façon de traiter les questions nationales, et enfin sur l’idée que l’Autriche-Hongrie ne subsistait plus que par « la force de l’habitude » (l.42).

Pour conclure, je pense qu’on pouvait affirmer qu’au-delà de l’ironie, c’est plutôt une forme de nostalgie douce-amère qui émane de ce texte. La thèse sous-jacente serait que l’Autriche-Hongrie était inadaptée à la modernité mais que cette modernité n’est pas vraiment souhaitable, qu’elle est aussi une forme de régression voire une « catastrophe ». Il semble même que comme le héros du roman, l’Autriche-Hongrie « sans qualités » a quelque chose de post-moderne : un État un peu angoissant car les identités s’y perdent, s’y dissolvent, une forme de coquille vide mais qui, par ses piliers (administration, armée, Empereur…) rassurait également, tandis que l’Europe centrale de l’Entre-deux-guerres apparaît comme profondément angoissante du point de vue des identités (certains d’entre vous ont insisté à juste titre sur ce point faisant même de Musil un apatride, ce qui est un peu exagéré).

On pouvait élargir cette conclusion en faisant référence à d’autres figures plus archétypales encore de la nostalgie envers la Monarchie, comme Stefan Zweig ou Joseph Roth. Le mythe austro-hongrois, après une éclipse dans les années 1950-60, va prospérer au fur et à mesure de la déception croissante face aux nationalismes et au communisme. Il connaîtra un nouvel (et ultime ?) essor dans les années 1980 et 1990 (cf. l’écrivain tchèque Milan Kundera sur l’Autre Europe).

 

P.S. : précision de détail (sans grande conséquence pour la notation). Le sigle k.u.k s’appliquait dans la monarchie aux institutions à la fois autrichiennes et hongroises, par ex. aux militaires de l’armée commune ou aux chancelleries diplomatiques. Le sigle k.k. faisait référence uniquement à la Cisleithanie à partir de 1867 (auparavant il pouvait désigner l’ensemble de l’Empire d’Autriche). Le 2e « k » (pour königlich) s’appliquait au royaume de Bohême (et non à la Hongrie désormais autonome). L’armée territoriale cisleithane (Landwehr) était ainsi k.k. et non k.u.k.

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