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Vendredi 30 mai 2008

 

1) Remarques sur les copies :

Notes de 3 à 17. Moyenne : 11,1/20 -- 22 notes sont supérieures à la moyenne sur 31 copies.

Les notes sont plutôt bonnes en partie de par ma grande indulgence. En effet, ce sujet portait exclusivement sur la société, et donc sur les questions sociales (pyramide sociale, promotion sociale, déclassement, inégalités sociales selon le lieu, le type de populations, etc. etc.). À ma grande surprise, la plupart des copies ont beaucoup parlé de bien d’autres sujets : la politique et l’économie, voire les arts ou l’armée, etc.

Cela pouvait se comprendre dans une certaine mesure, notamment quand ces thèmes vous aident à réfléchir à « l’imaginaire social » (comment les couches sociales se représentent ?) ou à l’évolution de la composition sociale (comment l’économie et la politique influencent sur la transformation de la société ?).

Mais, malheureusement, peu d’entre vous ont cherché à rattacher ces considérations extérieures au sujet initial d’histoire sociale, ou alors de façon très vague ou épisodique, au point que les hors-sujets se sont multipliés et que le cœur du sujet a parfois été expédié en ¾ de page

Dans le même temps, j’ai été très heureux de constater le sérieux et parfois l’extrême précision des copies où les confusions entre nationalités, religions, lois constitutionnelles ont été très rares, malgré la complexité de l’Autriche-Hongrie. Certains ont même montré une connaissance poussée de certains points (les exposés ont joué positivement leur rôle).

Par conséquent, les personnes qui ont fait l’effort minimal de se rattacher au sujet, même si elles sont parties dans des développements hors-sujet et dans la mesure où elles ont montré ces connaissances précises et nombreuses, n’ont pas obtenu de notes inférieures à 12.

 

2) Quelques idées sur le sujet :

Il fallait essayer de définir « modernité/archaïsme » en introduction, sinon le risque était de ne pas avoir de cadre d’analyse et d’assimiler à archaïsme tout aspect perçu comme négatif : conservatisme, retard, erreurs, fautes, inachèvements, etc. etc. Ce balancement « modernité/archaïsme » faisait référence au basculement (ou non) de la société austro-hongroise dans la société de l’âge industriel (se formant parallèlement à l’expansion de la Révolution industrielle partie d’Angleterre au XVIIIe siècle), société non plus fondée sur les ordres (Stände) mais sur les classes sociales telles que nous les connaissons encore aujourd’hui, parmi lesquelles la bourgeoisie joue un rôle moteur. Pour que cette société puisse commencer à exister, il a fallu des basculements juridiques fondamentaux inspirés par les Lumières et le libéralisme politique et économique : fin du servage, remise en cause des droits collectifs au profit des droits individuels, fin des métiers jurés (corporations), fin des octrois et des péages douaniers intérieurs aux Etats, propriété privée foncière, liberté d’entreprendre, établissement et assouplissement des statuts des entreprises (naissance des sociétés anonymes) et des banques, etc., etc. Beaucoup ont rappelé les principaux jalons dans l’Empire : le joséphisme, 1848, le néo-absolutisme (qui n’est pas archaïque de ce point de vue, au contraire !) et 1867-68.

* Dans le développement, vous pouviez, d’abord, montrer les formes prises par les modernités découlant de ces transformations : l’essor de la bourgeoisie (dont la fameuse 2e société en Cisleithanie) mais aussi de la classe ouvrière et d’un nouveau prolétariat agricole… Montrer le développement des conflits de classe (grèves, luttes pour la démocratisation, les droits sociaux…). Montrer aussi le développement de formes modernes de vie sociale : la modernisation des villes (sans sous-estimer le développement de nouveaux taudis, de la misère ouvrière), l’essor de l’entreprise capitaliste moderne. Et enfin le rôle modernisateur joué par l’Etat : réduction relative des inégalités entre provinces, développement des systèmes administratifs et judiciaires modernes (indépendants de la noblesse), impulsion donnée à l’éducation (école obligatoire) et à la recherche.

* Cependant, l’Autriche-Hongrie n’est pas la France. Il fallait parler de la persistance de l’Ancien Régime, de sa vitalité-même. Non plus juridiquement mais symboliquement et par la perpétuation d’inégalités héritées. Le modèle impérial (l’Empereur, la cour, l’aristocratie traditionnelle) pouvait servir de point de départ. De là, parler des places que conserve la noblesse. Parler aussi de sa capacité à freiner le passage plein et entier à la société de classes : le cas hongrois est emblématique avec sa gentry menacée d’appauvrissement, avec sa « double structure » sociale qui maintient des catégories d’emplois administratifs réservés aux anciens nobles. Les valeurs nobles imprègnent la société austro-hongroise (certains ont cité à juste titre la place que tient le duel dans l’armée ou la façon dont la haute-bourgeoisie singe le mode de vie aristocratique). Il fallait enfin faire une sorte de typologie spatiale en évoquant les régions les plus archaïques de l’Empire (notamment les confins) où les rapports sociaux restent marqués par l’Ancien Régime (cf. propriétaires nobles omnipotents et paysans à peine sortis du servage).

* Une (facultative) troisième partie pouvait s’interroger sur les conséquences d’une telle superposition dans un même pays d’éléments aussi modernes avec de tels archaïsmes, unique en Europe. Ces conséquences sont positives dans la mesure où ce mélange est la base d’une créativité artistique unique, mêlant audacieusement éléments folkloriques et ultra-modernité (cf. recherches picturales, musicales du début XXe siècle). Ces conséquences sont négatives dans la mesure où ce mélange accentue encore les tensions inhérentes à l’essor de la société industrielle : antisémitisme moderne, violence sociale exacerbée et plus complexe qu’en Occident et surtout persistances des questions nationales et identitaires (NB : à ce propos, difficile de dire, comme vous l’avez fait souvent, que la politique de magyarisation est archaïque. En un sens, elle est « moderne » (attention : ce qui ne veut pas dire bonne ou souhaitable !) au sens où, comme la IIIe République de Jules Ferry, elle vise l’intégration des paysans des nationalités dans le grand marché scolaire, social et économique de la Hongrie. Cependant, en refusant l’intégration politique comme « citoyens » (pas d’extension du suffrage), en maintenant des places réservées à la noblesse et des préjugés ethniques, elle n’offre pas suffisamment de perspectives aux jeunes gens ambitieux issus des nationalités).

Conclure en insistant sur le fait que la persistance d’un certain nombre d’archaïsmes sociaux en Autriche-Hongrie jusqu’en 1914, a une portée ambivalente : elle permet de maintenir une cohésion nationale autour notamment de la figure de l’Empereur et des valeurs presque féodales de fidélité personnelle ; elle empêche une modernisation intégrative des identités qui permettrait d’éviter la montée en puissance de mouvements nationaux centrifuges. En 1918, avec le délitement de l’Etat et du prestige impérial, la société austro-hongroise se délite elle aussi ; les différences ethniques et géographiques sont les plus fortes : certains Etats successeurs mettent fin aux archaïsmes (Tchécoslovaquie), d’autres maintiennent partiellement des éléments hérités des Anciens Régimes jusqu’en 1939-45 (Pologne et surtout Hongrie).

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